Faire bondir la créativité africaine

à travers l’intelligence artificielle

 

 

On continue sur le thème de l’Inteligence Artificielle, après notre conférence/débat sur les enjeux entre « l’IA et les nouveaux modes de travail », cette nouvelle chronique Récréative va s’intéresser à la dynamique de l’IA sur le continent Africain.

 

L’Afrique est aujourd’hui annoncé comme la prochaine grande terre d’innovation numérique. Les deux principaux facteurs de cette montée en puissance sont : l’immense ressource de créativité sur le continent et la démultiplication de nouveaux usages mobiles.

Ce vaste continent regorge du principal carburant nécessaire au processus d’innovation, la créativité. C’est bien cette créativité qui lui permet aujourd’hui d’assurer son avenir prometteur sur la scène mondiale. Cette créativité couplée à la démocratisation des usages mobiles, dessine une nouvelle réalité africaine : « Nous vivons un moment de basculement », observe le Tunisien Mehdi Khemiri, « business Angel » et « serial entrepreneur » dont la dernière start-up, Favizone, propose un robot conversationnel qui conseille les consommateurs dans leurs achats.

Ce processus complexe, trouve aujourd’hui avec l’inteligence artificielle, la recette nécessaire à l’essor de projets innovants de premier ordre sur un large éventail de domaines. « Nous voyons émerger des projets innovants et une véritable culture start-up un peu partout en Afrique, même si certains pays comme le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont pris de l’avance. »

 

Des innovations frugales au service du quotidien

En Afrique, on ne cherche pas à fonder le futur Google mais à trouver des solutions pertinentes et technologiquement innovantes pour résoudre des problèmes au quotidien. Notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’environnement, les applications grand public s’appuyant sur l’IA émergent sur un continent où le smartphone connaît une croissance exponentielle. On compte actuellement 350 millions d’appareils, et probablement le double d’ici à 2020. Principal facteur d’accélération : la chute des prix, passant de 80 à 30 dollars [environ 26 euros] en à peine deux ans grâce notamment à l’apparition d’appareils fabriqués spécifiquement pour le consommateur africain.

Ces applications se nourrissent de données des utilisateurs pour personnaliser en permanence leurs services. Signe de reconnaissance, les start-ups qui les ont conçues se retrouvent de plus en plus régulièrement retenues dans des compétitions d’innovations telles que le Cisco Global Problem Solver Challenge (pour M-Shule), IBM Watson Al Xprize (pour Ubenwa, une application nigériane permettant de diagnostiques l’asphyxie du nouveau-né), Seedstars (pour LangBot et GiftedMom, une application Camerounaise accompagnant les femmes enceintes (voir encadré)) et Blom Masters (por Phyt’eau).

De plus, une avancée technologique a rendu possible cette véritable effervescence entrepreneuriale, le « cloud ». Ce service de stockage « dans les nuages » a véritablement explosé les barrières matériels et financières d’accès à ces nouvelles avancées.

« Avant le cloud, il fallait acheter des serveurs, des licences qui pouvaient coûter des milliers d’euros, pour créer des modèles d’intelligence artificielle et les tester, explique Mehdi Khemiri. Aujourd’hui, avec quelques centaines d’euros, on peut se lancer sur un projet qui peut se développer très vite. » En Afrique, les obstacles sont plus technologiques, poursuit l’entrepreneur : « Désormais la seule barrière, c’est le savoir. »  

Cette nouvelle réalité n’a pas échappé aux grands groupes mondiaux de la Tech’ et de la Téléphonie, conscients du vivier d’innovation que représentent ces start-ups frugales issues d’un continent où la moyenne d’âge avoisine les 20 ans.

Cette situation Africaine avec l’inteligence artificielle illustre parfaitement la dynamique de village global. Nous assistons en ce moment même à une course à l’écosystème : les grands acteurs du « cloud » comme Facebook, Google, Apple, Amazon, IBM tout comme les grands opérateurs télécoms d’Orange à MTN en passant par Maroc Télécom se positionnent comme des incubateurs de start-up. Ils cherchent en Afrique des talents et proposent les conditions pour qu’ils se développent chez eux.

 

Attention à la fuite de valeur !

Seul ombre au tableau, la problématique de la captation de valeur par les compagnies privées au détriment de l’intérêt général. Pour le mathématicien et député français Cédric Villani (La République en marche), auteur du récent rapport gouvernemental sur l’intelligence artificielle, la stratégie de ces grands acteurs privés amène une lecture géopolitique. « C’est une grosse opportunité pour les entrepreneurs », dit-il. Cependant, « le problème concerne, de façon plus diffuse, les gouvernements et les institutions, il y a un risque de captation de la valeur et de la compétence par les institutions étrangères ». C’est un peu ce qu’on a déjà connu en France, poursuit-il :

« Le mot est très brutal, mais techniquement c’est une démarche de type colonial : vous exploitez une ressource locale en mettant en place un système qui attire la valeur ajoutée vers votre économie. Cela s’appelle une cyber colonisation. C’est un risque pour la société, pour les sociétés dans leur ensemble, parce que tout ce qui est pris par les compagnies privées sert à défendre les intérêts des compagnies privées et pas l’intérêt commun ou général d’un pays. C’est une question de rapport de forces. »

Pour l’élu de l’Essonne il est trop tôt pour affirmer cela, cependant il nous met en garde sur la répétition des erreurs passées : « Mais il est possible, si l’on n’y prend garde, que ce qui se passera en Afrique soit dans la continuité de ce qui s’est déjà passé dans le monde occidental. La cyber colonisation ne sera pas aussi violente que la colonisation historique, bien sûr. Mais en termes économiques, elle peut être extrêmement puissante. »

 

L’arrivée d’une nouvelle réglementation en Europe, le RGPD (règlement général sur la protection des données), qui encadre l’utilisation des données, carburant des algorithmes d’IA, démonter l’intérêt d’une régulation des pouvoirs publics Cependant, la rapidité du développement technologique en Afrique illustre la course des grandes entreprises privées pour prendre des positions sur tous les continents.

 

Les chercheurs africains sensibles à ces questions de protection des données pourront-ils convaincre les gouvernements de s’en saisir ?

"GiftedMom vise à réduire la mortalité infantile et maternelle grâce à l’information.

Cette application lancée en 2013, permet d’apporter une assistance en ligne aux femmes enceintes en leurs permettant de converser avec le docteur Loweh Limnyuy, le créateur de GiftedMom. Depuis novembre 2017, le docteur Limnyuy est assisté par un chatbot afin de permettre aux plus de 100 000 femmes utilisatrices de recevoir l’informations qu’elles désirent via Facebook Messenger.

C’est pour déconstruire les croyances irrationnelles que les deux camerounais, Agbor Ashu et Loweh Limnyuy, ont créé cette application. Rappelons que chaque année au Cameroun, près de 6 000 femmes décèdent en couches et, selon le Programme national de lutte contre la mortalité maternelle et infanto-juvénile, plus de 60 nouveau-nés meurent quotidiennement. "